A contre-temps

A Paris renait le printemps ;
les marlous font les jolis cœurs,
une fleur blanche entre les dents,
le dos rond et l’œil enjôleur.

Toutes les putains de mon cœur
dans la rue, inlassablement,
se racontent les impudeurs
et les foies blancs de leurs amants.

Aux Batignolles, ou le temps passe
plus vite qu’à Ménilmontant,
l’orgue de Barbarie ressasse
et le trombone en trébuchant

Une vieille mélodie basse
au ras des murs, furtivement,
qui monte, s’enfle et se ramasse
pour éclater à contre-temps.

Sur les toits, les pigeons s’embrassent.
A Paris renait le printemps.
Le poil court et l’œil en filasse
les matous se font caressants.

Et les concierges se prélassent,
rengaine en tête, bannière au vent,
en attendant que le temps passe
jusqu’au prochain ravalement.

En riant, les gamins s’expliquent.
Le boucher leur tourne le dos :
il endoctrine sa pratique,
rengorgé comme un torero.

Dans les bistrots, les papas crient :
le roi de cœur entre les dents,
ils abattent gaillardement
toutes les dames de leur vie.

A Paris renait le printemps,
le ciel se couvre à contre-temps
et nos amours qui se délassent
négligemment dansent la valse
comme s’ils avaient toujours vingt ans.

A Paris renait le printemps,
il faut laisser tourner le monde
et oublier le goût du temps,
du temps qui passe à contre-temps.

Francis Raison

Extrait du recueil La vie qui passe

Tous remerciements à Aymeric de L'Hermuzière

 

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