F. Viguie. Des nouvelles de la cour des miracles

 

ANNONCE DE PARUTION (avril 2020)

Franck Viguié, Des nouvelles de la cour des miracles,
Paris, Éditions Thierry Sajat, 2020, 58 p.
ISBN 978-2-35157-819-3. (12 €).

 

Viguie franck cour miracles couv 1

 

Éditions Thierry Sajat

5 rue des Fêtes 75019 PARIS
06 88 33 75 24
thierrysajat.editeur@orange.fr

Contact auteur : franck.viguie [at] free.fr


 

NOTE DE LECTURE

par Nathalie Cousin

« C’était rouge monsieur le Juge
Rouge d’humanité

Et ça hurlait

Liberté »

Poète, auteur-compositeur-interprète de chansons, Franck Viguié se serait-il métamorphosé en nouvelliste ou aurait-il ajouté une corde de plus à son arc, comme le titre de ce recueil - Des nouvelles de la cour des miracles - semblerait l'indiquer ? Quoi qu'il en soit, voici rassemblés autour de ce thème une quarantaine de poèmes et textes, écrits à différentes périodes de sa vie.

On ne peut se contenter d'une lecture rapide et superficielle. Il faut s'imprégner de chacun de ceux-ci pour pouvoir se frayer un chemin dans les ruelles boueuses de cette nouvelle cour des miracles revisitée, transposée, en grande partie en résonance avec notre époque actuelle.

Êtes-vous prêts à entrer et à vous confronter au spectacle hideux d'une humanité d'emblée opposée en deux camps ? D'une part, il y a "ils" ou "eux", c'est-à-dire les affamés, la "racaille", "les aveugles et les béquillards, les gratteurs de chancres, les simples et les baveux lubriques", les "rats d'égout"... et de l'autre, les "mange-gros", les "Protecteurs" prompts à matraquer, et "ces dames de la haute, les nôtres, si distinguées, entam[a]nt un concerto de haut le coeur." (L'ordre naturel des choses, p. 7-8).

Après cette introduction musclée, truffée de mots d'argot, suivent, dans cette première partie, quinze textes poétiques de forme fixe ou libre, d'inspiration et de tonalités variées avec une abondance de jeux verbaux, non sans une pointe d'humour absurde ("Dans quelle misère, dans quelle galère / La raison déraisonna / Dans le désert de l'Arizona" [...] "l'oraison de la raison", Ô ma raison..., p. 16). Ailleurs, la forme fixe de la complainte à deux rimes à chaque couplet s'accorde au caractère mélancolique du personnage. "Tu t'es ri de moi, de nous / Ton rire a ridé le temps / Je porte le deuil debout / De cet amour mort, mourant" (Complainte du vieil ivrogne, p. 20).

Un bref interrogatoire, Que faisiez-vous sous cet arbre (p. 10) (dans le style de la fable de La Fontaine La cigale et la fourmi) scelle en un huitain expéditif le sort d'un pendu, et, plus loin, c'est sur un slam qu'un autre "je" anonyme ne voit pas d'autre avenir que de "finir dans une prison de fortune / hurler à la lune" ou de sauter par la fenêtre. (Slam, p. 54)

La deuxième partie(p. 25-36), qui comprend dix poèmes, est une galerie de "portraits en pied" de personnages pittoresques pouvant se rencontrer pêle-mêle dans cette cour des miracles recomposée ; comme dans ses chansons1, la palette expressive de Franck Viguié, très riche, inclut l'humour, l'ironie, l'absurde, la compassion, la tendresse, le doute, l'espoir, le désespoir... Il décrit ici tour à tour Le nain aux "prétentions microbolantes", L'homme de Bruges, La petite malade, Le dépourvu, La marchande de fleurs, La P., belles de jour, belles de nuit, Le garçon de courses, le Voyageur de commerce, en terminant par l'ubuesque et tragi-comique "général de brigade, général de brigands" dont "le triomphe tombe de haut, avec un bruit de chasse d'eau." (Le général, p. 36).

Dans la troisième et dernière section des nouvelles de la cour des miracles, quatorze autres poèmes sur des thèmes récurrents invitent à une réflexion plus existentielle et à la méditation métaphysique  : la fuite du temps et l'enfance perdue (Un jour chasse l'autre, p. 46), la nostalgie (Le temps des machines, p. 55), le bruit, les cris et les silences (Couleur du silence, p. 47, "Et mon cri silencieux, sans écho", J'ai erré dans ma vie, p. 58),  l'amour (Le souffle, p. 48), l'errance (J'ai erré dans ma vie, p. 58)...

Franck Viguié peuple sa cour des miracles de de créatures étranges, d’animaux fantastiques ou diaboliques comme Belzébuth, un des démons de l'enfer (p. 19). Dans Un jour chasse l'autre (p. 46), "Les autres bourdonnent comme un essaim de mouches en terre ennemie". Dans Le temps des machines (p. 55), revient "ce bourdonnement d'oreille / Abeilles de métal butinant la pensée" et un "bourdonnement de douleur", le "chaos", est le lot de celui qui aime sans retour (Je me surprends à t’aimer sans retour, p. 24).

La marche du progrès (p. 39) décrit un animal monstrueux qui rappelle Kafka ou encore Michaux : "Je sais que je suis un insecte raté, une sorte de cancrelat volant, ou de libellule, avec des mâchoires de silex, un torse de crustacé ou de rhinocéros, et des organes velus à l’intérieur. Ils me cherchent, mais ils ne sont pas encore assez avides ou effrayés."

Dans le poème Ô les longs cheveux d'or de nos vertes années (p. 49-50), nous quittons les visions infernales (dont Armaguédon, p. 41), pour entrer dans les jardins d’Eden : "Et de ma main ouverte, en volutes s’élèvent / Tous les possibles retrouvés, les poissons d’or / Tous les jardins d’Eden, les clefs d’Adam et Eve / Ouvrant des portes à l’infini, sur des trésors"  ... avant de conclure par Pandore ne gardant d'elle que le côté le plus positif : La boîte de Pandore est ouverte à tous vents / On ignore le mot qui finira l’histoire / Le point d’exclamation et la phrase d’avant / Mais la vie a crié, affirmant sa victoire.  Comme Eve, Pandore - le "beau mal" est une figure ambigüe et ambivalente, floutant bien et mal, beauté et laideur, ce que traduit à sa manière Franck Viguié dans un dialogue savoureux entre Marguerite et Victor, opposant deux manières de voir le monde : "Le monde est si vieux, le monde est si laid / Et ses traits sont sans attrait / C’est vous qui le dites, Marguerite / Mais je ne suis pas d’accord / Ce monde est beau comme un décor" (Marguerite, p. 53).

Ce monde tout en métamorphoses, comparable à une "forêt profonde" (p. 9), à "Une forêt de silence et d’ombre" (p. 58) nous entraîne vers notre tréfonds, c'est à-dire au plus profond et au plus secret : "C'est le tambour de ma douleur / Et la peur au fond de ma nuit / Et la mort au fond de ma vie" (p. 9).

Ce qui s'échappe de ces mirifiques Nouvelles de la cour des miracles, c’est tout à la fois la poésie, la musique, le chant, l’imaginaire, l'amour, la fraternité, tout ce qui permettrait de compenser maux, fatigues, peurs, "solitudes tonitruantes" (p. 22). Par la grâce d'un "arc-en-ciel du printemps" (La marchande de fleurs, p. 27) "ce souffle qui sort de ta bouche" / "Nous adresse le salut fraternel / Des premières aubes de la vie" (Le souffle, p. 48).

Version revue 13 janvier 2021.

 

1. Cf. disque compact Et même si…, paroles et musique Franck Viguié ; arrangements : Patrick Pernet ; interprètes : Claude et Franck Viguié, 1 CD audio, 2018, [référence : 961 096 00/1]


Création et mise en ligne de cette page : 31.05.20. Maj 13.01.21. Cette note de lecture version courte est issue de "Franck Viguié, Des nouvelles de la cour des miracles, Enquête de lecture et libre interprétation" publiée sur le blog d'Erica le 26 octobre 2020.