Barcarolle

Barcarolle

Je n’étais rien – pas même un futur en attente
Offert à l’air marin ;
Je n’étais pas une île aux fiertés insultantes :
Non, je n’attendais rien.
Vient l’homme et son charroi – colonie de Vénètes
Fuyant devant les Huns ;
Il s’installe ? Eh bien, soit ! C’est un marché honnête :
J’existe pour quelqu’un.

J’ai souffert sans un mot qu’on creusât ma lagune
Pour tracer des canaux ;
Leur Doge m’épousait chaque année – et chacune
J’acceptais son anneau.
Je souffre des forets aux bois d’essence rare
S’enfonçant dans ma peau
Pour que l’or byzantin, le marbre de Carrare
S’élèvent sur mes eaux.

J’ai ouvert tous mes ports aux vaisseaux mercantiles
Et j’ai fermé les yeux
Quand la guerre a pourvu aux fastes inutiles
Des palais déjà vieux.
On a tout pris de moi sans jamais rien me rendre,
Mais je suis de ces lieux
Que l’on viole en passant, où tout est bon à vendre,
Et tout est pour le mieux.

Pourtant ne croyez pas que j’ai haï ces hommes :
Non, je les ai aimés ;
J’ai vu leurs vies se faire et se défaire comme
Ces palais abimés.
Ils ont appris de moi la leçon douloureuse
Du temps qui est compté ;
Leur ville porte encor les marques amoureuses
De mon avidité.

A présent je suis vieille et les marées m’appellent.
Vous qui m’avez aimée du temps que j’étais belle,
Mes amants inconstants,
Resterez-vous un peu sur cette île qui sombre,
Serez-vous avec moi quand la mer et les ombres
Me diront qu’il est temps ?

Yannick Cras,

poème aimablement communiqué par Aymeric de L'Hermuzière.

Avec tous nos remerciements

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