L. Poliquin. Tout est effluve

Laurent Poliquin, Tout est effluve

Paris, L’Harmattan,

coll. « Poètes des cinq continents », 2024, 110 p. (13 €)

Poliquin tout est effluve couv

Note de lecture : Nathalie Cousin

« Ô Manitoba » (Saudade)

Concernant le Manitoba, j’aurais pu parler des figures incontournables que sont Louis Riel, le fondateur de cette province canadienne, ou la romancière Gabrielle Roy. Mais, plus proche de nous dans le temps, c’est finalement au poète et écrivain franco-manitobain Laurent Poliquin que j’ai donné la préférence. 
Laurent Poliquin est un poète engagé. Comme il le disait au micro de Radio Canada en 2018 : « l’intérêt pour moi, c’est de faire sortir la littérature d’ici. C’est montrer qu’on est là et qu’on existe. On est petit, mais on veut être aussi sur la place du monde.1 » 
Auteur de nombreux recueils de poésie, d’essais, de nouvelles, d’une pièce de théâtre, il a reçu le Prix littéraire Rue Deschambault. Il est également peintre. 
Son recueil poétique Tout est effluve, publié en 2024 chez L’Harmattan, a particulièrement retenu mon attention. 
Placés en épigraphe, quatre vers de Fernando Pessoa tiré d'un poème du Cancioneiro2, ont orienté ma lecture vers l’horizon inattendu de la saudade. La saudade, mot portugais intraduisible et difficile à définir, est un sentiment universel de vide engendré par l’absence ou l’éloignement ; parfois même, elle peut être la nostalgie de quelque chose qui n’a pas encore eu lieu ou « une trace qui vibre encore longtemps après qu’elle a disparu. » La saudade peut traduire un manque, mais aussi l’espoir et le désir de retrouver ce que l’on a perdu, elle peut exprimer un sentiment de tristesse mêlée de douceur et de joie. 
Peut-être que Tout est effluve de Laurent Poliquin est une sorte de saudade à sa manière. La première section, «Tissé dans le silence », est construite sur des répétitions de mots, d’expressions ou de locutions qui « tissent » le texte d’un bout à l’autre et lui donnent forme et rythme : « il y a », « peut-être que », « pas encore », « parfois », « déjà », « je / il / elle / suis / est / là », etc. « quelque part », « entre deux », etc.
Les mots souvent abstraits, disent l’invisible, ou ce qui n’est pas encore advenu, mais qui est sur le point d’arriver. Ils interrogent le temps, le mystère de l’« instant suspendu » qui soudain se métamorphose, éclate, le silence contenant le cri, comme l’ombre contient la lumière. Le poème dit l’indicible, se tient à la lisière, dans l’entre deux. La « saudade » de Laurent Poliquin n’est ni élégiaque, ni triste, ni désespérée. Elle est d’une douceur infinie, espoir, tournée vers un futur prometteur. Car tout est ici promesse, chaque pas, chaque souffle ; l’aube est « promesse du commencement », même si l’on perçoit aussi « l’écho des nuits ». Dans cet écho, ce silence, ce murmure, ce chuchotement, se tient prêt le poète, parlant d’une voix discrète et douce. 
Témoin de son temps, présent au monde, lucide et conscient devant « ce monde de sang et de cris », héritier d’une Terre qui pousse en lui, Laurent Poliquin fait de son « petit lopin canadien », à travers sa poésie, une terre d’espoir, de liberté et d’amour. 
Tisserand, horloger, sculpteur, orfèvre, il est aussi musicien et sa « musique intérieure », résonne en nous au plus profond. 
Ainsi, lorsque Laurent Poliquin évoque ses parents, je ne peux que penser aux miens, grâce à qui je suis là. Et, comme lui, je sens qu’ils sont là aussi quelque part réunis « sous la force de mon amour » indestructible.  « Ils m’ont donné vie avant la vie, comme on offre une étoile au ciel. Et moi, je grandis dans l’écho de cet amour infini, invisible mais toujours là. »
Dans le flou, l’insaisissable, dans la brume, dans le rêve et la fluidité3, quelque chose de mystérieux est sur le point de se manifester, d’être révélé, une aube, une lueur, une lumière, un cri, un écho, une naissance… 

Le voyage peut être immobile, mais il nous emmène toujours plus loin, vers un ailleurs inconnu, un infini, où tous les possibles sont encore à explorer. 

 

Notes 

1. "Un poète manitobain remporte un concours international de poésie italien", Radio-Canada, publié le 17 décembre 2018, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1142447/poesie-italie-litterature-concours-international [consulté 6.01.26]. 

2. Lire le poème entier dans Fernando Pessoa, Pour un « Cancionero », dans Oeuvres poétiques, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 832.

3. Titre d’un tableau de Laurent Poliquin.
 

Sites Internet : 

L'Harmattan

Wikipédia

La maison des artistes visuels francophones

Texte extrait de : Nathalie Cousin, NGC 7000 : Fenêtres sur livres &c. :
Rêves d’Amérique à lire et à écrire
(projet en cours, inédit)

NGC 7000 : Fenêtres sur livres &c. n’est pas un livre comme les autres. C’est le livre d’une lectrice avant tout. Il reflète les chemins parcourus en explorant l’imaginaire de la nébuleuse NGC 7000 et le symbole de l’Amérique du Nord. Au fur et à mesure de ses découvertes, livresques, muséales, musicales et même philatéliques, se dessine un panorama étrange et fragmentaire, une collection d’Americana, éparse et disparate. 
Ce livre est interactif, labyrinthique, ludique. Trouvons-y de nouveaux chemins de lecture infinie. 

 


Mise en ligne de cette page : 12.01.2026 par Nathalie Cousin, webmestre de l'Ouvre Boîte à Poèmes. Avec tous mes remerciements à Laurent Poliquin.

 

 

 


 

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